17 octobre 1961 : 65 ans après, ce que l’on sait du massacre des Algériens à Paris

Le 17 octobre 1961, la police parisienne a violemment réprimé une manifestation pacifique d’Algériens contre un couvre-feu qui ne visait qu’eux : des dizaines de manifestants, plus d’une centaine selon plusieurs historiens, ont été tués. Soixante-cinq ans plus tard, samedi 17 octobre 2026, l’Élysée a publié un texte de mémoire et la Ville de Paris a rendu hommage aux victimes au pont Saint-Michel.

En bref
• Mardi 17 octobre 1961 : entre 20 000 et 30 000 Algériens manifestent à Paris à l’appel de la Fédération de France du FLN.
• La répression, sous l’autorité du préfet de police Maurice Papon, fait des dizaines de morts selon les rapports officiels, plus de 120 selon les historiens Jim House et Neil MacMaster.
• L’État a reconnu les faits en 2012 (François Hollande) puis en 2021 (Emmanuel Macron, « crimes inexcusables »).
• En 2026, aucune journée nationale officielle n’a été créée : une trentaine de maires la réclament encore.
Chiffres clés
• Près de 12 000 Algériens arrêtés et conduits dans des centres de tri (Élysée, 2021).
• 3 morts : le bilan officiel annoncé quelques jours après les faits (France 24).
• 7 morts nommément recensés par le rapport Mandelkern, qui examine 25 autres cas (1998).
• 67 voix contre 11 : l’adoption de la résolution de l’Assemblée nationale le 28 mars 2024 (LCP).

Que s’est-il passé le 17 octobre 1961 à Paris ? #

La guerre d’Algérie dure depuis 1954. Le 5 octobre 1961, la préfecture de police de Paris instaure un couvre-feu qui ne vise que les « Français musulmans d’Algérie ». Le communiqué de l’époque, cité par France 24, conseille aux travailleurs algériens de ne pas circuler de 20 h 30 à 5 h 30 du matin.

Pour protester contre cette mesure, la Fédération de France du FLN appelle à manifester le mardi 17 octobre au soir. Les consignes données aux participants sont de ne porter aucune arme. Hommes, femmes et enfants convergent vers le centre de Paris, depuis les bidonvilles et les communes de banlieue, alors que la manifestation est interdite.

La répression est immédiate. Selon le texte publié par l’Élysée en 2021, près de 12 000 Algériens sont arrêtés et transférés au stade Pierre-de-Coubertin, au Palais des sports et dans d’autres lieux. Des manifestants sont frappés, tués par balles ou jetés dans la Seine. De nombreuses familles n’ont jamais retrouvé le corps de leurs proches.

Qui était le préfet de police Maurice Papon ? #

Maurice Papon est préfet de police de Paris depuis 1958. C’est sous son autorité directe que se déroule la répression, comme le rappelle la résolution adoptée par l’Assemblée nationale en 2024. Il a toujours nié toute violence policière ce soir-là.

Il sera condamné en 1998 pour complicité de crimes contre l’humanité, pour son rôle dans la déportation de Juifs de la Gironde entre 1942 et 1944, et non pour le 17 octobre 1961.

Combien de morts ? Des bilans qui divergent selon les sources #

Le nombre exact de victimes n’a jamais été établi. Les écarts tiennent aux sources consultées (archives de police, registre de l’Institut médico-légal, témoignages) et à la période retenue : la seule nuit du 17 octobre, ou les semaines de septembre et d’octobre 1961.

  • Bilan officiel de 1961 : la préfecture annonce deux morts, puis trois. Fin octobre, le ministre de l’Intérieur évoque devant le Sénat six morts pour les manifestations des 17 au 20 octobre.
  • Jean-Luc Einaudi (La Bataille de Paris, 1991) : environ 200 morts lors de la répression, et 325 sur septembre-octobre, selon France 24.
  • Rapport Mandelkern (1998, commandé par le ministre de l’Intérieur Jean-Pierre Chevènement) : 7 morts identifiés, et 25 cas pour lesquels un lien avec les manifestations ne peut être exclu.
  • Jean-Paul Brunet (1999) : quelques dizaines de morts.
  • Jim House et Neil MacMaster (2006) : « bien plus de 120 Algériens » tués par la police en région parisienne en septembre et en octobre 1961.

Le rapport Mandelkern conclut lui-même que, même en ajoutant ces 25 cas, « on reste au niveau des dizaines, ce qui est considérable, mais très inférieur aux quelques centaines de victimes dont il a parfois été question ». D’autres historiens, comme Fabrice Riceputi cité par France 24, estiment au contraire le bilan de la seule nuit du 17 octobre à plus d’une centaine de morts.

Comment l’État a-t-il reconnu les faits ? #

La reconnaissance s’est faite par étapes, d’abord à l’échelle locale. La Ville de Paris a apposé une plaque sur le pont Saint-Michel en 2001, puis ajouté une stèle en 2019. Au sommet de l’État, la première déclaration date de 2012.

Date Étape
2001 Plaque commémorative de la Ville de Paris au pont Saint-Michel
17 octobre 2012 François Hollande : « La République reconnaît avec lucidité ces faits »
16 octobre 2021 Emmanuel Macron au pont de Bezons : des crimes « inexcusables pour la République »
28 mars 2024 Résolution de l’Assemblée nationale qui condamne la répression
17 octobre 2026 Texte de l’Élysée pour les 65 ans et cérémonie au pont Saint-Michel

En 2021, pour les 60 ans, Emmanuel Macron s’est rendu au pont de Bezons, près de Nanterre, d’où étaient partis de nombreux manifestants. Il y a observé une minute de silence. Le communiqué publié ce jour-là ne parle ni de crime d’État ni d’excuses.

« Il a reconnu les faits : les crimes commis cette nuit-là sous l’autorité de Maurice Papon sont inexcusables pour la République. »
Communiqué de la présidence de la République, 16 octobre 2021

Le 28 mars 2024, l’Assemblée nationale a adopté par 67 voix contre 11 une résolution portée par la députée écologiste Sabrina Sebaihi. Le texte « condamne la répression sanglante et meurtrière des Algériens commise sous l’autorité du préfet de police Maurice Papon ». Une résolution n’a pas de valeur contraignante pour le gouvernement.

Ces questions de mémoire entre Paris et Alger restent sensibles, comme le montrait déjà notre analyse sur la politique mémorielle d’Emmanuel Macron envers l’Algérie.

Que s’est-il passé pour les 65 ans, le 17 octobre 2026 ? #

Le samedi 17 octobre 2026, l’Élysée a publié un court texte. Il indique que « la France se souvient des Algériens victimes de la répression sanglante organisée sous l’autorité du préfet de police Maurice Papon ». Le texte ajoute que cette mémoire se transmet grâce aux historiens, aux enseignants, aux associations et aux familles.

Le même matin, la Ville de Paris a organisé sa cérémonie annuelle devant la plaque du pont Saint-Michel, annoncée avec le maire Emmanuel Grégoire. La Grande Mosquée de Paris indique que son recteur, Chems-eddine Hafiz, y a participé à l’invitation du maire. D’autres hommages étaient prévus en région, notamment sur le Vieux-Port de Marseille selon France 3.

Brut. a publié pour l’anniversaire le témoignage de Saïd, 96 ans, qui dit avoir participé à la manifestation du 17 octobre 1961.

Le 17 octobre est-il une journée nationale officielle ? #

Non. La résolution de 2024 « souhaite l’inscription d’une journée de commémoration du massacre du 17 octobre 1961 à l’agenda des journées nationales et cérémonies officielles », mais cette demande n’a pas été suivie d’effet à ce jour.

Le 15 octobre 2026, une trentaine de maires, dont celui de Paris, ont signé un appel relayé par franceinfo. Ils demandent l’inscription du 17 octobre au calendrier officiel, la poursuite de l’ouverture des archives et « la reconnaissance pleine et entière du massacre du 17 octobre 1961 comme un crime d’État ». Pour l’heure, l’État n’a pas repris cette qualification.

Pour comprendre comment de tels textes sont votés, voir aussi la composition de l’Assemblée nationale et ses groupes.

Questions fréquentes #

Pourquoi les Algériens manifestaient-ils le 17 octobre 1961 ?
Ils protestaient contre le couvre-feu imposé le 5 octobre 1961 par la préfecture de police de Paris aux seuls Algériens, à l’appel de la Fédération de France du FLN, en pleine guerre d’Algérie.
Combien de personnes sont mortes le 17 octobre 1961 ?
Le chiffre exact reste inconnu. Le bilan officiel de l’époque était de trois morts, le rapport Mandelkern de 1998 parle de plusieurs dizaines, et les historiens Jim House et Neil MacMaster de plus de 120 morts en septembre et octobre 1961.
La France a-t-elle reconnu le massacre du 17 octobre 1961 ?
Oui, en partie. François Hollande a reconnu la répression en 2012, Emmanuel Macron a qualifié les crimes d’inexcusables pour la République en 2021, et l’Assemblée nationale les a condamnés en 2024. Le terme de crime d’État n’a pas été repris par l’exécutif.

À retenir #

• Le 17 octobre 1961, la police parisienne a réprimé dans la violence une manifestation pacifique d’Algériens contre un couvre-feu discriminatoire.
• Le bilan varie de 3 morts (chiffre officiel de 1961) à plus de 120 (House et MacMaster), selon les sources et la période retenue.
• L’État a reconnu les faits en 2012 et 2021, l’Assemblée les a condamnés en 2024, sans journée nationale officielle à ce jour.

Sources : Élysée, 17 octobre 2026 ; Élysée, 16 octobre 2021 ; Assemblée nationale, résolution n° 273 ; LCP ; France 24 ; La Vie des idées ; franceinfo ; France 3 Provence-Alpes ; Ville de Paris ; Grande Mosquée de Paris.

Le 3943 est édité de façon indépendante. Soutenez la rédaction en nous ajoutant dans vos favoris sur Google Actualités :